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Expertise
COP28 : entre utilité et défiance

Thierry Herrant
Consultant - Enseignant en communication publique à Sciences Po Paris

@thierryherrant

Du 30 novembre au 12 décembre 2023, la Conférence des Parties (COP) a rassemblé pour la 28e fois tous ceux qui étaient concernés par les bouleversements du climat. Chefs d’Etat et de gouvernement, financiers, industriels, experts, lobbyistes, militants des organisations non gouvernementales, journalistes : plus de 70 000 participants se sont ainsi réunis à Dubaï.

Pour en parler, nous accueillons sur le blog Thierry Herrant, expert en communication publique et partenaire de Visibrain.

La singularité de la COP 28

Cette COP28 présentait la singularité de se dérouler aux Emirats Arabes Unis, sous la présidence du sultan Al-Jaber, également patron du géant pétrolier local. Un événement placé d’emblée sous le signe de la contraction, donc.

Quels commentaires et réactions la COP28 a-t-elle suscité sur X et sur LinkedIn ? L’analyse et la cartographie que nous avons réalisées à partir des messages en langue française permet de dégager trois grands constats.

cartographie

Premier constat - On observe une relative désaffection numérique et une plus grande défiance à l’égard de ce sommet annuel

Des chiffres en baisse sur X / Twitter

Comme nous l’avions déjà constaté l’an, la COP28 poursuit une tendance basse en matière de production de messages : au niveau mondial, avec près de 3 millions de messages en 2023, contre 4,5 millions pour la COP27, 6 millions en 2021 pour la COP 26.

timeline

Même constat en France : 135 000 messages pour 32 000 émetteurs uniques (rappel 2022 : 162 000 messages et 65 000 émetteurs uniques). Pour cette COP28, les rangs des contributeurs étaient donc cette année plus clairsemés : deux fois moins d’émetteurs de messages que pour la COP27.

synthese

Pourquoi cette désaffection ? Il y a bien entendu l’actualité internationale – le conflit israélo-palestinien – et une actualité française chargée – la loi sur l’immigration - qui ont détourné l’attention des internautes.

Un gros doute sur l’utilité des COP

Mais il y a sans doute aussi une raison de fond plus structurelle, une petite musique qui tend à s’amplifier sur les réseaux sociaux : le sentiment, vu leur caractère non contraignant, que les COP ne servent à rien, pire qu’elles ne servent que les intérêts des rentiers et des nantis. De ce point de vue, la COP28 représente une sorte d’acmé : elle est présentée dans de nombreux messages comme « la Conférence des pétroliers », avec pour preuve la présence massive des lobbyistes des combustibles fossiles.

Rappelons aussi que cette COP conclut une année 2023 considérée comme l’année la plus chaude jamais enregistrée. De quoi alimenter la défiance et conforter le vieil adage « les promesses n’engagent que ceux qui les croient ».

Cette défiance comporte son volet politique, facilement repérable dans la cartographie : la gauche est quasiment absente, qu’il s’agisse du PS, des Verts, et même de La France Insoumise qui était davantage mobilisée à l’occasion de la précédente COP. La gauche a ainsi décidé de bouder la COP28, certains même ont pris l’initiative de créer une COP alternative, qui s’est tenue à Bordeaux avec, il faut le dire, un retentissement très confidentiel.

Deuxième constat - La COP28 portait en elle tous les germes pour provoquer l’indignation, un puissant moteur de X / Twitter

Certes, il y a eu des annonces fortes comme la création du fonds pour la réparation des dommages, un point très attendu par les pays du « Sud global ». Ou encore l’engagement non contraignant à tripler les capacités d’énergie renouvelable dans le monde, d’ici à 2030, signé par 116 pays. On a enfin parlé de « l’éléphant dans la pièce », les énergies fossiles. Ce n’est pas rien, mais tout cela a néanmoins été très peu relayé et commenté par les internautes.

C’est un paradoxe, les COP attirent de plus en plus de monde, s’affirment comme des évènements incontournables, mais elles sont aussi de plus en plus critiquées. Et pour tout dire, la COP 28 a été émaillée de nombreuses informations « croustillantes » à même de susciter l’indignation et la dénonciation sur un réseau social comme X.

On retrouve ce registre très critique et d’indignation dans les zones orange et bleue de la cartographie (ci-dessus), soit quasiment les deux tiers des messages partagés.

La zone orange est composée d’ONG, de lanceurs d’alerte, d’influenceurs activistes du climat de journalistes spécialisés et de quelques personnalités politiques. Pour simplifier, la « gauchosphère » plutôt version société civile que partis politiques.

Les comptes les plus relayés s’indignent autour de quatre principaux sujets :

1/ La place jugée trop importante des lobbyistes. Près de 2 500 lobbyistes des énergies fossiles ont obtenu une accréditation pour la COP28.

2/ Le fait que le président de la COP28 en profite pour négocier de nouveaux contrats pétroliers

3/ La déclaration du même président « qu’il n’y aurait pas de preuve scientifique derrière les demandes de suppression progressive des combustibles fossiles ».

4/ L’utilisation de plus de 800 jets privés pour se rendre à Dubaï (une critique récurrente pour chaque COP)

La zone bleue est un assemblage hétéroclite - mais très présent sur les tous les sujets sociétaux – de climato-sceptiques, de sympathisants de la droite populiste et nationaliste, d’anti-vax…La « droitosphère », pour résumer. Ici, on retrouve l’opposition des riches contre le peuple, l’expression de doutes sur l’urgence à agir, mais aussi et surtout de le relais de toute information permettant de lancer une offensive de plus contre leur principal ennemi : le chef de l’Etat.

expressions

L’information du Monde selon laquelle « Le président français n’est pas parvenu à organiser la table ronde qu’il projetait avec les représentants des gouvernements les plus concernés par la guerre entre Israël et le Hama » est ainsi largement relayée au sein de la droitosphère. C’est l’article le plus partagé de cette COP28. Quant aux messages les plus partagés, ils émanent principalement de la « droitosphère ».

posts

Articles les plus repartagés sur X / Twitter

articles

La zone verte de la cartographie représente une zone plus officielle, celle notamment de la communication gouvernementale, avec une forte présence du chef de l’Etat et de la négociatrice pour la France, la ministre Agnès Pannier-Runacher. On constate aussi l’absence en revanche du ministre de l’écologie Christophe Béchu qui, en dépit de ses messages abondants (plus de trente), a eu une fois encore bien du mal à émerger.

Troisième constat – Les médias et LinkedIn jouent plus que jamais un rôle d’information pédagogique

Comme le rappelle le chercheur François Gémenne , « une COP, c’est aussi un grand congrès scientifique, un grand rassemblement d’activistes, un grand salon commercial, une grande bourse aux projets de décarbonation. Au fond, c’est un grand parlement mondial sur le climat ».

Chaque COP constitue un rendez-vous annuel qui permet de dresser un état de l’art des connaissances, faire un point de situation, expliquer les enjeux géopolitiques du climat, présenter et évaluer des solutions, refaire la pédagogie de la nécessité à agir, .

Les médias ne s’y trompent pas. Ils consacrent aux COP une place éditoriale de plus en plus conséquente, avec de nombreux contenus de fond et de décryptage : près de 7500 articles produits et partagés en deux semaines. C’est bien plus que pour la précédente COP qui avait déjà pourtant donné lieu à plus de 6000 articles partagés sur X.

IL faut ajouter à cette manne informationnelle celle que constitue LinkedIn. Ce réseau social, beaucoup moins polémique que X , réseau « politique, s’affirme comme un réseau social plus institutionnel, davantage représentatif des différentes parties prenantes de l’action climatiques internationale.

On y trouve des ONG, des experts, des institutions internationales, des grandes entreprises. Le format LinkedIn permet des contenus plus argumentés, l’ambiance plus policée garantit aussi la possibilité d’échanges qui collent davantage aux thématiques de la COP (cf les expression ci-dessous)

top expressions

On dénombre ainsi au niveau mondial plus de 44 000 posts, émanant notamment de plus de 9 000 organisations. En France, les posts d’experts reconnus, comme ceux de Jean-Marc Jancovici, sont largement partagés.

linkedin

Les entreprises prenant la parole sur la COP 28 sur LinkedIn

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Les posts LinkedIn français les plus populaires

posts

Aux yeux de nombreux experts, la COP28 constituait un moment-charnière dans les négociations sur la décarbonation. Mais si l’on s’achemine, comme c’est le cas à quelques heures de la fin de cette COP, vers une résolution très en deçà des attentes sur la sortie des énergies fossiles, la COP28 confirmera aussi le sentiment qui prévaut sur les réseaux sociaux à propos de cette vitrine annuelle de l’action climatique internationale : nécessaire mais surtout très insuffisant.

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