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Tendances
17/03/2026
Samuel Montheley
Fondateur - Quercus
Depuis son rachat par Elon Musk, X (anciennement Twitter) a été souvent accusé d’ouvrir la voie aux extrêmes, et notamment à l’extrême-droite. S’il l’opacité de l’algorithme rend la vérification de telles accusations difficile, un collectif international de chercheurs a récemment publié une étude passionnante dans la revue Nature, intitulée ‘The political effects of X’s feed algorithm’.
Dans le cadre de cette étude, 5000 utilisateurs de la plateforme ont été suivis pendant plusieurs semaines, répartis en deux groupes. Le premier groupe a été exposé au fil ‘Pour vous’ de X, soit à une sélection de contenus recommandés par l’algorithme de la plateforme. Le deuxième a désactivé cet algorithme et a donc gardé un fil purement chronologique.
Spoiler : après sept semaines, les utilisateurs exposés à l’algorithme ont développé des opinions politiques plus conservatrices que le groupe contrôle.
Les résultats de l’étude sont inquiétants. Il semblerait en effet que le nouvel algorithme de X ne se contente pas de distribuer l'information. Il la filtre.
Les données de l’étude montrent ainsi que l’algorithme rétrograde les médias établis dits “traditionnels” au profit, notamment, de comptes militants générant un très fort engagement. La conséquence pour les utilisateurs est nette : une exposition prolongée à cet algorithme entraîne un déplacement mesurable de leurs opinions politiques vers la droite, imposant des sujets conservateurs au cœur de leurs préoccupations.
Par ailleurs, cette influence politique de l’algorithme de X semble s'inscrire dans la durée, et ce même si l'utilisateur tente de sortir du système de recommandation. Les chercheurs ont en effet observé une forte asymétrie : si activer l'algorithme droitise les opinions, le désactiver (pour revenir à un fil chronologique) ne permet pas un retour en arrière. Pourquoi ? Une fois l'algorithme de recommandation coupé, les abonnements aux comptes militants “recommandés” demeurent, enfermant durablement l'utilisateur dans cette nouvelle architecture informationnelle qu'il a lui-même validée auparavant.
Cette dynamique algorithmique de X s'inscrit dans un contexte mondial où l'information est devenue plus que jamais une arme – et la désinformation une véritable industrie, comme le souligne l’excellent rapport publié par Sopra Steria intitulé "L'impact économique mondial de la désinformation".
Ces manipulations de l'information ont un objectif clair : influencer les opinions individuelles ou collectives. Et leur impact est massif, puisqu'elles minent la confiance institutionnelle et contribuent à polariser les sociétés.
Quelques chiffres :
Face à cette réalité, et dans la continuité de notre première étude sur les thématiques qui ont dominé la campagne municipale de 2026, nous avons souhaité comprendre comment les candidats à la mairie de Paris utilisent les réseaux sociaux pour faire campagne – et s’ils réussissent à installer un véritable débat, au-delà des “bulles” algorithmiques dans lesquelles les utilisateurs peuvent se retrouver enfermés.
Tout d’abord, l'analyse de la répartition thématique des publications émanant des différents candidats étudiés (sur un total de 7 sujets prédéfinis) met en lumière de fortes divergences concernant l'importance accordée à chacun de ces thèmes.
À titre d'illustration, Sophia Chikirou se démarque par une concentration significative de sa communication sur les thèmes du logement (31%) et de la transition écologique (23%), auxquels elle a dédié plus de la moitié de ses posts entre le 1er février et le 14 mars, soit la veille du premier tour.

Sur le thème de la transition écologique, plus particulièrement, la moitié des tweets et posts publiés par les six candidats au cours de cette période proviennent des comptes officiels de la candidate LFI.

Si la répartition thématique est similaire chez Emmanuel Grégoire, le socialiste arrivé en tête au premier tour, les autres candidats ont adopté des stratégies différentes. Rachida Dati a ainsi fait de la sécurité le sujet principal de ses publications réseaux sociaux…

…tandis que Sarah Knafo a publié majoritairement sur le logement, l’éducation et la jeunesse ainsi que sur la santé financière de la capitale.

En croisant ces résultats par candidat avec une lecture par thématique, il apparaît que chaque camp a choisi – de manière naturelle ou opportuniste – un sujet phare peu occupé par les autres candidats. ⤵️
Dynamisme économique / Santé financière de la ville – Le sujet prioritaire de Sarah Knafo sur les réseaux sociaux
Sécurité – Rachida Dati a publié trois plus de posts sur la sécurité que Sophia Chikirou ou Pierre-Yves Bournazel,
et quatre fois plus que Sarah Knafo ou Thierry Mariani
Mobilité – Pierre-Yves Bournazel et Emmanuel Grégoire se démarquent en investissant
ce sujet délaissé par la plupart des autres candidats
Revenons maintenant à notre question de départ. Si l'algorithme de X a le pouvoir de capter l'attention et d’influencer les opinions, a-t-il également permis de générer un débat politique ouvert à l'échelle de ces élections municipales ?
L’analyse des cartographies de X sur plusieurs thèmes phares de la campagne démontre tout le contraire.
D’abord, l'analyse des conversations autour du logement illustre une fragmentation extrême de l'audience. Plutôt qu'un grand espace d'échange, on observe une juxtaposition de silos étanches.
Alimentés par l’affaire #ParisHabitat, les communautés se regroupent en grappes isolées autour de comptes influents (Eigenvector Centrality) comme Charlotte Rocher (orange), Rachida Dati (gris), Emmanuel Grégoire et Ian Brossat (rouge) ou encore Sarah Knafo (rose).

Les ponts entre ces communautés (Betweenness Centrality) sont quasi inexistants et se limitent à quelques comptes “militants” comme @charocher, @mtwit75, l’IA de X @grok ou @aucoeurdeph.

Autrement dit, les candidats parisiens ont tous réussi à toucher leur communauté respective sur ce premier thème mais aucun n’a réussi à briser les murs de sa “bulle” politique.
Sur le thème de la sécurité, le constat est encore plus net. La cartographie révèle des pôles d'influence massifs, très denses, et fortement structurés autour des sphères de droite et d’extrême droite. On distingue très clairement des chambres d'écho gravitant autour des candidats Rachida Dati (gris), Thierry Mariani (orange) et Sarah Knafo (vert).
Plusieurs de ces candidats se sont appuyés sur des relais d’opinion au-delà de la capitale. À titre d’exemple, Thierry Mariani a été soutenu par Jordan Bardella et le compte officiel du RN.
Globalement, les extrêmes dominent largement la cartographie. Parmi les quelque 116 000 tweets pris en compte, le cluster rose autour de Sophia Chikirou comptabilise plus de 24% des discussions, alors que la bulle verte autour de Sarah Knafo représente environ 18,5% des résultats – pour rappel, ni l’une ni l’autre n’avait fait de la sécurité un sujet central de ses publications social media, comme le démontrent les classements thématiques partagés dans la première partie de cet article.

Comment expliquer cette surreprésentation des deux candidates ? Derrière ces bulles se cache une mécanique d’amplification du discours par des comptes tiers. Dans le cas de Sophia Chikirou, on aperçoit un noyau de voix issues de LFI, avec les députés insoumis Christophe Bex, Ugo Bernalicis et Antoine Léaument qui gravitent autour de la candidate à la mairie de Paris dans la communauté rose.
À l’inverse, la communication de Sarah Knafo sur le thème sécuritaire a été soutenue par plusieurs médias traditionnels et “alternatifs” issus de la droite voire de l’extrême droite. Un constat complètement en phase avec les observations de l’étude scientifique sur les effets politiques de l’algorithme de X, citée en introduction de cet article. On identifie notamment Boulevard Voltaire, CNews, Fdesouche et Frontières : des médias pour la plupart extrêmement actifs et souvent très engageants sur X, et donc susceptibles d’être mis en avant par l’algorithme de recommandation. (NB : il y a quelques mois, le site Fdesouche s’insurgait contre l’enquête ouverte par la justice française envers X au sujet de soupçons de manipulations de son algorithme).
En conclusion, ces cartographies visuelles confirment un phénomène documenté par les chercheurs : l'enfermement de l'utilisateur au sein de bulles de contenus similaires qui répètent les mêmes messages politiques et empêchent la naissance d’une confrontation d’idées.
In fine, les candidats ne s'adressent plus à l'ensemble des parisiens, mais à un cluster d'ultra-convaincus, totalement isolé du débat médiatique contradictoire.
Pour les femmes et hommes politiques qui souhaitent continuer de faire campagne sur X lors des prochains scrutins, l’enjeu ne sera plus seulement de "faire du volume" mais de trouver les bons relais d’opinion pour percer volontairement ces bulles algorithmiques et toucher les électeurs indécis.
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