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Expertise
Pourquoi les « Agriculteurs en colère » mettent-ils X en ébullition ?

Thierry Herrant
Consultant - Enseignant en communication publique à Sciences Po Paris

@thierryherrant

La colère des agriculteurs français couvait depuis des mois. Depuis le 18 janvier, le niveau d’action est monté d’un cran. La mobilisation se traduit désormais en actes : les agriculteurs manifestent un peu partout dans le pays, installent des barrages, bloquent ronds-points et supermarchés, menacent d’installer un blocus autour de Paris. Mais qu’en est-il sur X ?

Pour en parler, nous accueillons sur le blog Thierry Herrant, expert en communication publique et partenaire de Visibrain.

“Agriculteurs en colère” = 4 millions de tweets publiés en 10 jours

Les raisons de la colère sont clairement identifiées : revenus insuffisants, manque de considération, inflation normative, concurrence déloyale… Ce ras-le-bol, observable un peu partout en France, s’est aussi traduit par une très forte activité sur le réseau social X / ex-Twitter. On peut même parler d’une activité phénoménale. En dix jours, le topic « Agriculteurs en colère » a généré près de 4 millions de messages, produits par 273 000 utilisateurs uniques.

chiffres clés

À titre de comparaison, pour la pourtant très forte mobilisation sur la réforme des retraites, les volumes étaient bien inférieurs : 3 millions de messages en un mois, pour 358 000 utilisateurs uniques.

Il serait tentant d’analyser cette effervescence du réseau comme une expression directe de la colère du monde agricole. Plusieurs éléments invitent à largement tempérer cette hypothèse.

1 – Pour les agriculteurs, X ne constitue pas un espace prioritaire de mobilisation

Il faut le rappeler d’emblée, les agriculteurs ne forment pas – à l’exception de quelques influenceurs – une communauté très active et très mobilisable sur le réseau social X. Cette faible présence est patente pour cette mobilisation agricole :

  • Les leaders du mouvement tels que Jérome Bayle, Joel Tournier, Karine Duc, Arnaud Gaillot… sont absents du réseau.

  • Les centrales syndicales (Confédération Paysanne, Coordination rurale, FNSEA) sont peu actives sur X. Si l’on considère notamment la FNSEA, qui possède un compte dédié, force est de constater que ses messages sont peu partagés, sans aucune mesure avec les engagements à trois chiffres atteints pour cette mobilisation. Les hashtags officiels #AgriSousPression ou #Onmarchesurlatete émergent à peine.

  • Autre indicateur : les expressions de la colère ne se recouvrent pas totalement selon que l’on observe le terrain et le réseau social. Les principaux slogans observés dans les cortèges sont les suivants : « On marche sur la tête », « Notre fin sera votre faim », « Pas d’agriculture, pas de nourriture », « Qui sème la misère récolte la colère », « Taxe, charges, paperasse, trop c’est trop, on sature », « Stop aux produits importés »… Les slogans traduisent d’abord un sentiment d’abandon et un ras-le-bol, mais ils ne sont pas directement anti-européens. Une différence notable avec le réseau X, où l’Europe fait d’emblée office de bouc-émissaire (voir cartographie), ce qui n’étonne guère à l’approche des élections européennes.

nuage de hashtags

2 – Une mobilisation « phénoménale » sur X, qui rime aussi avec « anormale »

Le bruit et la fureur sur X sont, dans le cas de cette colère agricole, pour partie de nature artificielle. On observe en effet l’existence de très nombreux comptes, plus que douteux, créés en janvier 2024 et générant pour certains près de 2000 messages/jour.

Derrière la colère des agriculteurs, sur X, un mouvement d’astroturfing ?

Ce constat laisse à penser qu’une opération d’astroturfing a été mise en œuvre pour gonfler artificiellement les soutiens aux revendications agricoles, mais surtout pour s’opposer à l’Union européenne et aux échanges commerciaux avec l’Ukraine.

Autre indice : des profils à l’origine douteuse, a l’instar du compte « Résistance paysanne ». Créé en janvier 2024, il s’identifie comme un Collectif d’agriculteurs, mais semble sorti de nulle part et n’apparait pas sur les principaux moteurs de recherche.

Il est difficile de dire précisément quelle est l’ampleur de ce phénomène d’astroturfing et encore moins de connaître son niveau d’influence. D’un point de vue quantitatif, significatif très certainement. Le hashtag #resistancepaysanne a généré à lui seul 56 000 partages, on imagine aisément aussi ce que peuvent produire de nombreux comptes émettant entre 500 et 1000 messages/jour.

S’il serait néanmoins très réducteur de penser que ce phénomène explique à lui seul toute la mobilisation actuelle sur X, on peut en revanche affirmer que l’influence potentielle de ces comptes douteux est double. En termes de visibilité d’une part, car cette stratégie d’astroturfing permet de faire monter fortement des hashtags et les placer en trending topics, comme c’est le cas par exemple pour le hashtag #BlocusdeParis.

En termes de récit aussi, car la saturation de l’espace mettant en scène une montée en tension autour d’un narratif de ville assiégée par exemple, peut influencer la prise de décision publique, ainsi que les contenus éditoriaux des médias.

3 – Des communautés politiques très mobilisées en soutien de la colère agricole

Si la mobilisation sur X n’est pas celle des agriculteurs, elle renseigne en revanche davantage sur la manière dont les différentes couleurs politiques du pays s’approprient cette colère et l’intègrent dans leur agenda politique.

Cartographie d’influence des communautés actives sur le sujet des agriculteurs

La cartographie réalisée à partir de l’ensemble des messages relatifs à la mobilisation agricole confirme une tendance déjà observée sur d’autres thématiques ; le réseau X / ex-Twitter est sur-représenté par des courants politiques positionnés à l’extrême-droite de l’échiquier politique (sans commune mesure par exemple avec leur poids électoral réel).

Ces courants sont représentés dans les zones bleue et verte, largement majoritaires dans cette cartographie. Leurs posts sont aussi ceux qui bénéficient des partages les plus élevés.

cartographie agriculteurs en colère

  • Zone bleue : on trouve ici un attelage hétéroclite composé de la droite souverainiste, de « frexiteurs », d’anti-européens et eurosceptiques, ainsi qu’une communauté de comptes « anti-système », le système s’incarnant ici dans une bureaucratie kafkaïenne productrice de normes qui entravent la liberté des individus. Autre angle d’attaque : la suspension des quotas et tarifs douaniers pour les denrées en provenance d’Ukraine.
  • Zone verte : on retrouve la dénonciation de l’Europe et des normes mais aussi la tradition, les racines françaises, la préférence nationale avec une redistribution des fonds alloués à l’immigration vers les agriculteurs, le pouvoir parisien contre le peuple des agriculteurs…Cette zone recouvre globalement l’espace des sympathisants du mouvement Reconquête.
  • Zone orange et rose : on retrouve dans cet espace plus restreint des acteurs institutionnels impliqués dans la crise, comme le Premier Ministre, le Ministre de l’agriculture ou bien encore la FNSEA. Mais aussi le RN et son président Jordan Bardella, avec un discours très orienté sur la défense des revendications agricole et la dénonciation du « laxisme migratoire » (suite au drame de l’Ariège). Un discours relayé, comme on peut le constater (zone rose) par une communauté RN peu étoffée.
  • Zone marron : cet espace est celui de La France Insoumise et de l’extrême-gauche. On y trouve pêle-mêle la dénonciation des traités de libre-échange néo-libéraux, le soutien à la Confédération paysanne, la critique virulente du modèle productiviste porté par les industriels de l’agro-alimentaire et défendu par la FNSEA…

Pour conclure ce bref panorama, on notera que l’articulation de cet écosystème avec les canaux médiatiques classiques est faible. Leurs contenus bénéficient en effet de peu de partages, à l’exception des chaines d’information en continu, tout particulièrement CNEWS et BFMTV, qui permettent de suivre l’évolution du mouvement en temps réel.

Ce qui frappe plutôt, c’est le recours privilégié pour s’informer aux comptes d’actualités non liés aux médias (Brèves de presse, Anonyme citoyen…) ou bien encore aux sites de « réinformation » ou autres blogs militants, dont les contenus sont très abondamment relayés. Pas forcément une bonne nouvelle pour les tenants d’une information sincère, basée sur des faits vérifiés.

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